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Interview : Rodrigo Sorogoyen au Festival du cinéma espagnol de Nantes

Le Madrilène est un habitué de la Cité des Ducs. Venu pour la première fois lors de son Erasmus, c’est aujourd’hui en tant que réalisateur confirmé qu’il fait son retour à Nantes, en tant qu’invité d’honneur du Festival du cinéma espagnol. Avec As Bestas, Madre ou encore El Reino, Rodrigo Sorogoyen fait déjà partie des plus grands cinéastes espagnols. Pour Grabuge, il revient sur sa filmographie.

C’est votre troisième fois ici. C’est un festival qui compte pour vous ?

Oui, c’est un festival que j’ai découvert lorsque j’étais étudiant à Nantes. Par la suite, quand j’ai commencé à faire du cinéma, je suis venu présenter Que Dios nos perdone et El Reino. C’est vraiment génial d’être ici, de rencontrer les collègues de la profession et surtout de constater l’enthousiasme du public français pour le cinéma espagnol. On l’a vu récemment avec Les Dimanches, mais aussi l’année dernière avec Sirāt : les films espagnols ont beaucoup de succès en France.


Le festival propose une rétrospective de tous vos films, dont le premier, inédit en France, Stockholm (2013). Un film qui annonce déjà votre style, notamment au niveau du scénario, découpé en deux parties très distinctes comme dans As Bestas (2022).

En réalité, avec ma co-scénariste Isabel Peña, on ne cherche jamais à se répéter. On s’est rendu compte après coup que Stockholm et As Bestas avaient la même structure en deux parties. On cherche toujours à proposer quelque chose de nouveau à chaque film.


Par ailleurs, vos films sont toujours réalisés à partir d’un scénario original. D’où vient votre inspiration ?

De tout. As Bestas est inspiré d’un fait divers, alors que Stockholm est davantage inspiré de situations de jeunesse, de soirées, de balades nocturnes. On m’a déjà proposé des adaptations, mais je n’ai pas le temps pour ça. J’ai déjà une dizaine d’idées de films en tête et, comme ça me prend trois ans en moyenne de faire un film, j’ai de quoi faire.

Après Stockholm, vous réalisez Que Dios nos perdone (2016). Un polar sombre et violent qui contraste avec le précédent film. Aviez-vous la volonté de faire un film plus commercial, quitte à provoquer ou à choquer ?

À l’époque, avec Isabel, on voulait faire un polar commercial tout en étant libres. L’idée était de parler de la violence qui existe à Madrid, sous toutes ses formes : celle du tueur du film et de la police, celle dirigée contre les femmes ou contre les mouvements sociaux (le film se déroule dans le contexte du mouvement des Indignés en 2011, ndlr). Je ne cherche jamais à provoquer, mais au contraire à être toujours honnête. Récemment, on m’a reproché de filmer de longues scènes de sexe dans Los años nuevos (2024), mais dans la série tout est long : les conversations, les silences, les dîners. Je cherche toujours l’honnêteté, même si c’est inconfortable pour les spectateurs.

Depuis ce film, puis avec El Reino (2018) et As Bestas, vous êtes considéré comme un spécialiste du polar.

Je cherche à fuir cette étiquette. Faire un film policier à l’époque nous donnait plus de possibilités : c’était l’occasion de se faire plaisir en s’inspirant de Seven ou de Memories of Murder, et ça nous permettait surtout d’avoir un pied dans l’industrie. Après le succès de Que Dios nos perdone, les producteurs voulaient qu’on fasse de nouveau un polar, puis un autre. C’est très circonstanciel. Et puis Madre et As Bestas ne sont pas vraiment des thrillers classiques. Mon prochain film, El ser querido, ne sera pas un polar et ne ressemble à aucun autre de mes films.

Dans votre cinéma, vous vous attaquez souvent aux institutions (l’Église, la politique, la police). Faites-vous des films politiques ?

J’aime bien penser ça, oui. Mais en réalité, tous les films sont politiques. Une comédie familiale peut l’être aussi. Je cherche à montrer le réel, les choses de la société qui sont très présentes, qu’on ne peut pas ignorer.

L’un des motifs récurrents de votre cinéma est le plan-séquence, qu’on retrouve dans chacun de vos films, notamment au début de Madre (2019). Comment préparez-vous ce type de scène ?

Je ne fais jamais de storyboard avant, car je n’aime pas conceptualiser, mais ça demande beaucoup de répétitions lors du tournage. Lorsqu’il s’agit d’un plan fixe, comme dans As Bestas, c’est relativement simple, mais avec du mouvement comme dans Madre, j’ai besoin de plus de temps et ça me prend généralement trois jours pour réaliser la scène. C’est d’abord un jour de répétition avec les acteurs, mais sans la technique, puis un jour avec les acteurs et la technique, mais sans tourner, puis le troisième jour, on tourne. On fait toujours ça avec plaisir et en s’amusant.

Vous avez tourné en Espagne et en France. Avez-vous envie de tourner ailleurs, aux États-Unis par exemple ?

Quand mon court-métrage Madre avait été nommé aux Oscars en 2019, j’avais eu quelques contacts, mais ça ne m’intéresse pas. La perte de liberté serait trop grande. Et puis, quand on voit les difficultés de Scorsese et de Spielberg pour réaliser un film… Je suis plus à l’aise en Espagne et en France, où on respecte mon travail.

Et réaliser pour Netflix ?

Non, mais il ne faut jamais dire jamais. Et je comprends que les situations peuvent être différentes pour les uns et les autres. Pour moi, la salle de cinéma doit être protégée. Ceux qui ne protègent pas la salle de cinéma ne protègent pas le cinéma. Avec le rachat de Warner, la situation est inquiétante : ça fait beaucoup de pouvoir entre très peu de mains. En tant que producteur indépendant, on doit résister, il faut lutter.

Votre prochain film, El ser querido, un drame avec Javier Bardem et Marina Foïs, est très attendu. Sera-t-il présent à Cannes ?

J’espère, et j’espère en compétition. En tout cas, je peux vous dire que c’est mon meilleur film.

Propos recueillis par NICOLAS BAUDRILLER

Copyright photo : Jorge Fuembena